Enfance perdue

par | 13 Mar, 2018 | Nouvelles | 0 commentaires

Superbe soirée d’anniversaire qui vient de se clôturer avec les filles, je suis sur les rotules, mais j’ai passé une soirée mémorable. J’avais oublié que je pouvais faire la fête comme une gamine de 18 ans.  J’entre dans l’appartement en essayant de pas faire trop de bruit, je m’arrête devant le miroir dans l’entrée y déposant mes clés et croise mon propre regard. Je n’ai plus 18 ans, je viens de fêter 35 ans.

Les années passent vite, je ne peux pas croire que j’ai 35 ans. A part mon regard qui s’endurcit année après année. Je n’ai pas l’impression d’avoir vraiment changé, je suis toujours aussi mince. Je n’ai pas changé de taille de vêtement depuis 18 ans, mon corps est toujours aussi ferme et je fais mes 5 km de marche tous les matins.  Je jette un regard autour de moi, bel appartement grand standing, acheté sur fonds propres il y a quelques années, voyage avec les enfants au moins 2 fois par an, maman épanouie. Belle réussite professionnelle et sociale en somme.

35 ans, trois enfants, 4 fois divorcée.

Ce sont les seuls chiffres qui intéressent la société. J’ai réussi par ailleurs, je ne pense pas que cela intéresse beaucoup de monde, ils ne retiennent que mon nombre de divorces (sourire). Je ne sais pas m’attacher à un homme et pourtant je sais tomber amoureuse, je n’ai aucune idée de comment le rester. Mon psy me dit que c’est le traumatisme subi dans mon enfance qui me poursuit. Il doit avoir raison, depuis dix ans qu’il me suit. J’ai commencé à consulter après premier divorce. Le mariage a duré trois mois. C’était la première fois qu’un homme me touchait à nouveau. Je ne l’ai pas supporté. Les rares fois, cinq fois, ou il s’est passé quelque chose entre nous, j’étais complètement tétanisée et finissais en larmes.

Au bout de trois mois, je lui ai demandé ma liberté. Et j’entrais en thérapie. Je faisais une dépression, j’attendais mon premier enfant… J’avais prouvé à ma grand-mère qu’un homme voudrait bien de moi, j’y avais laissé des plumes…

J’ai réessayé plusieurs fois, soit avec des amants de passage ou avec mes maris successifs… Un de mes amis me disait tout le temps c’est parce que tu n’as jamais fait l’amour avec un homme comme moi, je saurai te guérir. Je l’ai fait avec lui je n’en suis pas plus guérie. J’ai perdu mon ami, je l’ai échangé contre un amant. Aujourd’hui nous n’arrivons plus à nous regarder. Ni lui, ni personne d’autre n’est encore arrivé à me guérir. Je n’y arrive pas moi-même

Je viens d’avoir huit ans. Ma mère est morte il y a deux ans, son souvenir commence à s’effacer de ma mémoire, je fais des efforts pour me rappeler de son sourire, je n’arrive plus à vraiment distinguer ses traits. Je vis chez mes grands-parents où s’entassent mes oncles et leurs femmes ainsi que mes tantes et leurs enfants. Des pauvres qui tirent le diable par la queue et qui accueillent en plus une orpheline. Je suis devenue très vite le souffre-douleur de pas mal de gens dans cette maison, la vaisselle et le ménage étaient toujours pour moi. Rompue de fatigue je m’endors le soir dans la chambre de ma grand-mère sur la natte qui me fait office de lit. Elle m’aimait ma grand-mère, elle n’a jamais eu les moyens de s’occuper de moi, occupée qu’elle était toute la journée à vendre des légumes au marché pour subvenir aux besoins de la bande de ratés qu’elle avait mis au monde. Ma grand-mère est encore donnée en exemple dans le quartier comme étant un monument de vertu, seyy kat, mougn kat, Mon grand-père lui en a fait voir de toutes les couleurs et elle a tenu bon, elle est restée pour ses enfants. Quand je vois ce qu’ils sont devenus elle aurait mieux fait de partir avant d’en avoir autant qui ne lui servait à rien. La pauvre.

Je grandissais dans ce milieu, du haut de mes dix ans, petite fille enjouée. Ma grand-mère m’avait inscrite dans ma nouvelle école cette même année et j’étais toute fière de pouvoir y aller. J’étais le bras droit de ma grand-mère et le chouchou de mon oncle Kha.

Tonton Kha avait un ami, c’était plus que son ami c’était son frère, qui vivait avec nous à la maison. Et comme j’étais très proche de mon oncle je l’étais aussi de son ami. Je faisais toutes leurs courses. Je me pliais en quatre pour eux et ils me le rendaient bien. Je connaissais leurs habitudes. Peter Stuyvesant pour tonton Kha, Marlboro rouge pour l’autre. Je savais chez quel boutiquier je devais acheter le « warga saddam » qui donnait le thé qu’ils voulaient. Je l’avais leurs chaussettes quand ils revenaient du sport et m’occupais de ranger leur chambre. Ils ne manquaient jamais de me donner une petite pièce, j’en étais fière c’était ma récompense durement gagnée. Et puis, plus je passais du temps avec eux, moins les autres enfants de la maison avaient de prise sur moi. Je raffolais de « délicoco » ces petits biscuits venus de je ne sais où. Tout mon argent y passait… Un matin, j’en ai découvert un carton entier ! Un carton entier de « delicoco » dans la chambre de tonton Kha. Mes yeux sont sortis de leurs orbites.

  • Tonton, li ku ko moom (c’est pour qui) ?
  • Ils sont pour moi, tu en veux ?
  • Je veux kay
  • Masse-moi d’abord, si tu me masses bien je t’en donnerai
  • Di nga ma may lu baré ? (Tu m’en donneras beaucoup ?)
  • Est-ce que tu masses bien ?
  • Oui, c’est moi qui masse grand-mèretous les soirs quand elle rentre du marché
  • On verra bien
  • Tëddël ma bëss la (couche toi que je te masse)

Aussitôt dit, aussitôt fait. Je me mis à la tâche. Je l’ai massé encore et encore.

  • Yow mëno bës dara (tu ne masses pas bien), tu n’auras pas de biscuits
  • Tonton, je fais de mon mieux, ma grand-mère me dit toujours que c’est très bien
  • Tu ne masses pas partout. Attends, je me retourne. Masse ici (désignant ses cuisses). Remonte tes mains. Voilà.
  • (je ne parle plus)
  • Prends ça, tu ne l’as pas massé.
  • Tonton loolu baaxul dé (tonton ce n’est pas bien), grand-mère m’a dit qu’on ne fait pas ça
  • Je ne suis pas ton ami ?
  • Si
  • Donc ce n’est pas grave, tu peux masser là pour tes amis, allez vas y, sors le
  • (Je le sors) et commence à masser
  • On ne masse pas cela en appuyant, on le masse doucement. Je te montre, attends
  • (Je reprends son geste et m’applique)
  • Yow dé di na ma la mayy ñaari delicoco

Et c’est comme ça que je me retrouve avec deux « delicoco » au lieu d’un avec la promesse ferme de ne rien dire à personne, c’était notre secret.

Définition du viol – code pénal sénégalais art 320

Tonton Kha avait trouvé un travail (c’était quand même le seul de la fratrie à toucher un salaire à la fin du mois) et rentrait tard le soir, il ne se doutait pas de ce que l’autre tonton me demandait de faire. Qui aurait pu l’imaginer d’ailleurs ? Je n’y voyais aucun mal et n’avais pensé à le raconter à personne. Je le massais et en contrepartie j’avais mes biscuits. Je n’en voulais plus des biscuits depuis quelques temps, ce n’était plus seulement du massage, il me faisait mal. Il me mettait ça dans la bouche et des fois dans mon slip. Il me disait de ne rien dire à personne parce que j’étais sa meilleure amie. J’avais peur, et j’avais mal.

Un après-midi, l’un des rares où tonton Kha était à la maison, je l’entendis se plaindre de maux de dos, je fis la sourde oreille jusqu’à ce qu’il m’interpelle directement.

  • Do ma bës (tu ne voudrais pas me masser ?), tonton a dit que tu massais très bien. Walla moom ak sa maam rek ngay bës ? Moi aussi j’ai des « delicoco »

Tout se passait bien jusqu’à ce que je touche son pénis. Je n’ai rien vu venir. La gifle m’a décrochée la mâchoire, j’ai atterri « dans » le mur. Je garde encore la cicatrice à la base du front de la rencontre de ma tête avec le mur.

  • Yow lan ngay def nii ? Teyy rek lay K*** sa ndeyy (Qu’est-ce que tu viens de faire? Suite d’insultes)
  • (j’étais hébétée, je ne comprenais pas pourquoi il me frappait, qu’avais-je fait ? Je n’avais touché que son truc pour faire pipi, l’avais-je blessé ? N’est-ce pas lui qui voulait que je le masse comme tonton ?)
  • Domaram du yow lay waxal ? (C’est à toi que je parle non?) Qui t’a appris ça ? où tu as vu ça ? Tu veux mal tourner ?
  • (En pleurs, saignant de la tête et reniflant) je ne fais rien, je ne fais rien, pardon tonton Kha, je voulais juste te faire plaisir comme pour tonton.
  • Pardon tonton Kha… Je voulais juste te faire plaisir comme pour tonton (il répétait ce que je disais). Ki mba dofful ? (Ne serait-elle pas folle par hasard ?) Où tu as vu ça ?
  • C’est tonton qui m’a dit qu’il fallait bien le masser là-bas, que ça faisait du bien et que ça le soulageait
  • Mouni ? Kuy tonton ? Parle-moi, avant que je ne te pète la gueule une bonne fois ? Nga ni tu pleures ? Tu n’as pas encore pleuré ?
  • Tonton (en désignant le lit que ce dernier occupe dans la chambre)… Ton ami

J’ai vu tonton Kha se tasser, je ne sais pas comment expliquer cela, il rapetissait. Il s’est recroquevillé sur lui-même et a commencé à pleurer. J’étais perdue, totalement désemparée. Ca allait trop loin ça me dépassait. Il m’a pris dans ses bras et m’a fait sortir de la chambre. Il est entré avec moi dans la chambre de sa mère, demandant à cette dernière de mieux me surveiller et il est parti. J’ai appris tard le soir qu’il avait refait le portrait de son ami. L’ayant trouvé dans la maison où il jouait à la belote avec d’autres amis aussi désœuvrés que lui, il ne lui avait pas donné l’occasion de s’expliquer. Il s’était contenté de le frapper, durement et pendant longtemps. Il a fallu l’intervention de tout le « grand-place » pour le faire arrêter. Nous n’avons plus jamais revu le tonton en question. Et ma grand-mère a décidé de ne pas ébruiter l’affaire de peur que ma réputation ne soit à jamais entachée par cette souillure. Qui voudrait jamais comme épouse d’une femme qui n’est pas vierge.

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