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De bout en bout… - du Kokalam

De bout en bout…

par | 26 Jan, 2019 | Nouvelles | 2 commentaires

J’ai fait tous les bars de cette zone ; ce soir, je risque de faire chou blanc. Mes réserves sont épuisées depuis longtemps. Je tiens de moins en moins, je suis fanée, complètement. Mon corps malade se meut tout seul encore, comme par miracle. Les traitements sont lourds et mes économies envolées. J’espère pouvoir être à nouveau sur pied… Le médecin qui me suit a fui mon regard obstinément pendant toute la consultation. Il n’a jamais vraiment manifesté une grande compassion à mon égard. Je suis habituée à cela chez la plupart des gens. Cette sourde réprobation qu’ils arborent en découvrant mon métier ou quand ils me rencontrent dans certains lieux de la ville, la nuit. Je le supporte moins venant du personnel soignant. Pas trop le choix en ce moment, je suis trop mal en point pour ramener ma grande gueule. Ça fait déjà des lustres que je n’ai plus voix au chapitre.

  —–***——

Mon client se racle la gorge, je l’avais oublié celui-là. Je suis tellement fatiguée ce soir. Je me déshabille et monte sur le lit, comme une automate. Il faut dire que la nuit a été longue. C’est le troisième… Il évite mon regard et pourtant ses yeux s’attardent sur mon corps, quand il présume que je ne le vois pas. J’essaie d’imaginer ce qu’il doit penser. Tout compte fait, je m’en fous. Ça doit être sa première fois. Ça ne dure pas plus de 2 minutes, tout compris… Je m’écarte de lui et réussis à m’extirper du lit à la hâte pour me préparer à partir. Il faut que je trouve d’autres clients pour avoir de quoi tenir les jours à venir. Je ne pourrai pas sortir tous les soirs, je ne suis pas encore complètement remise. Je ne peux espérer des passes à plus de cinq mille francs CFA, je suis trop abîmée. Je suis devenue une habituée des motels miteux, une partie de ce que je gagnerai ce soir sera reversée à celui qui sert de réceptionniste. Heureusement, je ne suis tombée sur aucun client aux goûts bizarres. Je n’en aurai pas eu la force.

—–***——

Je vais mourir, ce n’est plus qu’une question de temps. Un peu comme tout le monde ici. C’est notre seule certitude. À la différence de vous, je sais quand est-ce que je m’éteindrai : il me reste tout au plus 30 jours. Chaque jour est un sursis. Cela fait déjà deux mois que le médecin m’a demandé de rentrer à la maison. Pour la première fois, il a semblé humain à mes yeux, secouant sa tête en m’annonçant la nouvelle. C’est le signe que plus rien ne peut être fait pour moi. Mon amie qui vient me rendre visite à l’hôpital essaie de me le cacher, je sais.

Je sais mieux que quiconque.

Mon corps est pourri de l’intérieur. L’odeur qui plane au-dessus de moi émane de mes entrailles ; elles sont en putréfaction. Il m’arrive de vouloir en rire. Rire aux éclats. Que la vie peut être cruelle. Ce serait un drôle de pied de nez que je lui ferai que d’en rire, si j’en avais la force. Je ne l’ai plus. C’est à se fendre la poire en y réfléchissant bien.  Ah la vie ! Je vais faire le grand voyage plus tôt que prévu, convaincue que j’avais encore tout l’avenir devant moi.Ce n’était vraiment pas dans mes plans de passer l’arme à gauche avant mes quarante ans. Quand j’imaginais ma mort, je me voyais avoir au moins 80 ans, vivant dans une grande demeure que mon mari m’aurait laissée en héritage, avec mes enfants et les leurs autour de moi. Je me voyais partir sans un regard en arrière, à la fin d’un dîner de Noël ou le soir de mon anniversaire après que tout le monde soit rentré. Soirée au cours de laquelle on se serait remémoré mon défunt mari ; entre rires et larmes… Je serais montée me coucher un peu avant le départ des derniers invités de la réception, et je ne me serais pas réveillée le lendemain. Mon infirmière me trouverait le matin, les yeux fermés, et partie à tout jamais…

Ceci ne se réalisera pas. Je vais mourir ici, dans cette chambre miteuse de Grand-Yoff, au premier étage d’un bar tout aussi misérable, tenu par cette femme qui n’a jamais connu ni rêve ni passion. Je vais décéder, rendre l’âme, disparaitre, finir, trépasser – peu importe le nom qu’on lui donne – comme toi, comme lui, comme ceux qui sont morts avant…

« Sa Yande Yande, rakki baay ! Niang Macoura….Sa Yande Yande, rakki baay ! Niang Macoura ! Niang Macoura Demba Fatim Diallo waay… Yëngël Ndig »

Je me surprends à fredonner cette chanson inconsciemment. Je ne savais pas que je la connaissais encore après toutes ces années…

Pourquoi dois-je penser à elle, aujourd’hui particulièrement ? Elle est partie depuis bien longtemps… Nous nous réunirons bientôt pour l’éternité…

—–***——

La chambre de ma mère faisait 12m2. Une petite fenêtre haut placée y faisait pénétrer le peu d’air frais qui nous permettait de respirer durant les mois d’harmattan. Il pouvait faire dans cette ville autant chaud que froid. L’avancée du désert, à quelques kilomètres de ses portes, était une vérité immuable. C’est dans cette chambre que je suis née, mes frères aussi. Ma mère l’a rejointe le jour de son mariage, après que son oncle maternel la lui a affectée. Elle n’en était jamais sortie. Ni de cette maison d’ailleurs. Elle s’était contentée de déplacer ses affaires. D’abord de la chambre de sa propre mère vers celle des filles. Ensuite de celles des filles à sa chambre d’épouse. Sa mère étant morte entre temps, la chambre que cette dernière occupait, avait fait aussi l’objet d’une nouvelle attribution. Sa vie se résumait à passer d’une chambre à une autre, dans une maison où les gens se déplaçaient de pièce en pièce comme dans un jeu de chaise musicale. Ceux qui perdaient à ce jeu se couchaient dans le salon ou sur le perron. Priorité était donnée aux mariés. Les faire dormir au salon aurait pourtant été un bon moyen de participer à l’espacement des naissances, nous évitant ainsi un entassement dans les autres pièces.

Ya Yandé, comme toutes les autres avant elle, avait aussi joué à ce jeu et gagné le droit d’avoir sa propre chambre avec son mariage.

Crédit photo: @NdarEnRuine

Ya Yandé n’est en conséquence jamais sortie de « sama kër maam ». Au moment de sceller leur union, mon père, en plus de la dot, lui avait retapé la chambre et acheté un nouveau mobilier. Mon grand-père, enfin mon grand-oncle. Ici, tout se confond. Mon grand-oncle donc — vu que ce n’était pas vraiment mon grand-père, mais plutôt le frère à mon grand-père — avait réussi à lui trouver une chambre dans la maison. La maison sur l’île avait été bâtie par mon arrière-grand-père. À sa disparition, ses enfants se la sont partagée et ont continué à y vivre. L’aura et la fortune du père et du grand-père ayant fondu comme neige au soleil avec la mort de ce dernier. Les héritiers se sont retrouvés du jour au lendemain le bec dans l’eau, la maison restant leur seule richesse. Ils n’ont jamais réussi à s’accorder sur un prix de vente. Chacun d’entre eux voulant tirer sur la part qui lui reviendrait de quoi acheter une nouvelle maison. L’inscription de la ville sur la liste du patrimoine de l’UNESCO n’a pas fait que des heureux. Le style de construction très prisé par les tubaab a fait monter les enchères, laissant croire à ma famille qu’il suffisait d’attendre le bon tubaab.

Au mariage de Ya Yandé, la maison était déjà en ruine, mais tout le monde restait convaincu que l’on pouvait en tirer un prix au-dessus du marché. Fille aînée de Ya Yandé, je suis née dans cette maison, au milieu de parents qui continuaient à se glorifier de leur passé de citoyens français, et portant la nostalgie d’un temps qui ne reviendra plus. Ils vivaient de rêves et d’espoir en se gargarisant de leur statut de descendants de Macoura, célèbre parmi les signataires de la déclaration d’indépendance. Avec mes frères et sœurs, nous grandissions tous les quatre dans la chambre de ma mère, dormant au salon avec les autres enfants de la maisonnée les soirs où mon père était de tour.

Le rituel restait immuable. Mon père venait tous les vendredis après la prière de Takusaan et ne repartait que le lundi très tôt le matin, après la prière de Fajr. Ces week-ends passés dans une ambiance faite de tous les excès sont ancrés dans ma mémoire, comme mes plus beaux souvenirs. La griotte de ma mère arrivait toujours comme par hasard à l’heure du dîner. L’odeur de Digije (encens) sur ses boubous et sa voix tonitruante la précédaient dans la cour : « Sa YandeYande, rakki baay ! Niang Macoura…. Sa YandeYande, rakki baay ! Niang Macoura ! Niang Macoura Demba Fatim Diallo waay… »

Ce soir-là, ma mère portait un très beau bazin brodé coupé par le tailleur du quartier en robe « maam booy ». Elle arborait son musoor attaché à la dernière mode, qui consistait à enrouler dans les longueurs de tissu un carton pas trop rigide, il fallait ensuite réussir à le faire tenir sur ta tête à la manière d’un chech. On trouverait ça ridicule de nos jours, mais qu’est-ce qu’elle était belle avec. Nous nous étions endormis à force d’attendre. Les cris de ma mère m’ont réveillée. J’étais complètement hébétée. La première chose que j’ai vue en ouvrant les yeux, c’est le musoor de ma mère. Il s’était envolé de sa tête défaite, pendant qu’elle se roulait par terre. Bizarrement, il avait gardé sa forme. J’ai pensé que c’était un exploit en soi. J’ai compris qu’un malheur était arrivé, personne n’a songé à nous expliquer quoi que ce soit.

 

Crédit photo: Ndar Info

Mon père n’était toujours pas arrivé. Il n’arrivera jamais, la nouvelle est vite tombée. Il était mort, un accident sur la route reliant les deux villes. Chauffeur à ses débuts, devenu propriétaire de quelques véhicules de transport en commun, il connaissait les routes du pays par cœur. Son expérience ne lui aura servi à rien. Il est mort ainsi que tous les passagers ayant pris son « sept places ». Huit personnes liées par le destin, ne se connaissant pas de leur vivant avant ce voyage. Les voici reliées à tout jamais par la mort.

Ma mère est morte pour la société, cette nuit-là, en même temps que mon père. Elle ne le savait juste pas encore.

N’ayant jamais travaillé de sa vie, elle s’est retrouvée sans revenu du jour au lendemain. Les week-ends sont devenus plus tristes les uns après les autres. La viande grillée à profusion, partagée avec toute la maisonnée, a laissé la place au « gosi » ou sa variante faite avec du maïs, bu en cachette dans sa chambre. Il y avait plus d’eau chaude que de céréales dans ces mixtures. Les 50 francs de soow que nous prenions à crédit chez « Thierno Soow » suffisaient à peine à lui donner une couleur vaguement blanchâtre.

En dépit tout cela, il fallait continuer à garder les apparences. C’était important, les apparences. La manière avec laquelle vous êtes traité est proportionnelle à la perception que la société a de vous. Ya Yandé en a usé et abusé, se perdant elle-même en cours de route.

On ne lui a jamais appris à être indépendante ou à se prendre en charge. Du jour au lendemain, ma mère s’est retrouvée sans revenu. Elle a continué à se réveiller le matin attendant la providence, toute la sainte journée. Tous les après-midis, elle se douchait, mettait un vêtement propre et s’asseyait devant la maison avec ses cousines et ses sœurs, refaisant le monde à leur sauce. À cette époque, je ne comprenais pas vraiment quelles sources de revenus permettaient à cette maison de continuer à fonctionner.

De temps à autre, elle pouvait être prise de frénésie créatrice de valeur, se lançant tour à tour dans la vente de glaces, de « bëlbëstik » et autres friandises dont raffolaient tous les enfants qui venaient y dépenser toutes leurs pièces. Cela ne durait jamais bien longtemps. Elle retombait dans ses travers… Sëtu Macoura, jomb le na boppam yenn yi…

—–***——

J’ai 17 ans quand je décide que je ne ressemblerai pas à ma mère. Je rêvais d’une autre vie et il n’était pas question que je me fasse enterrer dans celle-ci.

(A suivre)

PS: Sa Yande

2 Commentaires

  1. Avatar

    Waw, en un moment jai voyagé comme jamais auparavant. Vous êtes la meilleure Zoubida

    Réponse

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