De bout en bout – partie 3

par | 10 Sep, 2019 | Nouvelles | 0 commentaires

Il est fini le temps des regrets. Les regrets n’ont de sens que lorsqu’il est encore possible de corriger une trajectoire. J’ai dépassé cette étape depuis longtemps. Cette histoire de grossesse à mon jeune âge avec celui que je prenais pour l’amour de ma vie, j’aime la conter et me la conter. Ça donne du sens à la trajectoire de ma vie. J’inspire la pitié ainsi et rends, de ce fait, acceptable aux yeux des autres ce que je suis devenue. Une enfance malheureuse dans la précarité, donne droit à de la compassion « ndeysaan amul chance! ». Tout ceci n’est pas vrai. Ma mère est-elle telle que je l’ai décrite? Ça fait tellement longtemps que je me suis contée cette histoire, que je n’arrive plus à me souvenir de ce qui est vrai ou pas. Comment expliquer aux gens que j’ai choisi cette vie tout simplement parce que j’aimais ça? Ah oui, j’aimais cette vie. Impensable, inconcevable sous nos cieux. La prostitution ne peut être que le résultat d’une vie dénuée d’horizons et de perspectives. Ce n’était pourtant pas mon cas. J’ai choisi cette voie en mon âme et conscience. Elle était la plus rapide et la plus simple pour toucher les étoiles. Mourir de faim? Très peu pour moi, faire de longues études encore moins. Pour quel résultat? Être derrière un bureau de 8h à 17h pour un salaire de merde? Je voulais des bulles et du bonheur, et j’avais des atouts pour. Je les ai utilisés. Tu es choqué? Va te faire foutre! 

(Longue toux) Merde à la fin! Cette mort, elle vient ou pas? C’est quoi cette idée de jouer à cache-cache. Elle croit quoi? Que je vais la supplier de me prendre? Tchiiiip! 

Je vais faire comme elle, n’en faire qu’à ma tête. On verra bien. De. Toutes les façons à la fin c’est elle qui va l’emporter. Je le sais déjà, je me refuse par conséquent à lui montrer que je souffre,  ce serait lui faire trop d’honneur. 

(La métisse entre dans la chambre)

  • tu dors?
  • J’ai l’air de dormir ?
  • Pardon? 
  • (Un peu plus fort) j’ai l’air de dormir?
  • On ne sait jamais avec toi
  • (Grognements de douleur)
  • Tu as mal?
  • (Dans ma tête – c’est une vraie question?) oui
  • (S’asseyant sur le rebord du lit) je ne pourrai pas t’accompagner à l’hôpital demain.
  • (D’une voix faible) pourquoi? 
  • Tu ne veux pas que j’ouvre un peu les fenêtres, il fait beau aujourd’hui. Il a plu toute la nuit. Tu as de la chance, tu ne verras que le ciel. Je t’épargne l’état de la rue.
  • (Je fais semblant d’ignorer qu’elle a éludé ma question) unhum…

Elle revient s’asseoir en silence. Seul le bruit du ventilateur se fait entendre. Ce vieux plafonnier poussif. Le son emplit la pièce. Associé au bruit de la rue qui monte par la fenêtre ouverte. C’est l’heure à laquelle les femmes se rendent au marché « sama goro bu soof » pour acheter les légumes qui serviront au repas de midi. Une trentaine d’étals forment l’angle de la rue. Occupant de manière totalement illégale ou pas, un terrain abandonné. Il y a quelques années, il n’y avait que deux vieilles vendeuses de légumes à cet angle. Elles se livraient une féroce concurrence. Gare à la ménagère qui faisait l’erreur de démarrer ses achats chez l’une et tentait de les finir chez l’autre, quand Gejj, yeet ou dakkar ne se retrouvaient pas sur le premier étal et foisonnaient sur le second. Elle se faisait directement rembarrer, « su ma la jaayul ndugg du ma la jaay gejj wallaa yeet » ( si ce n’est pas moi, qui vous ai vendu les légumes, je ne vous vends pas le poisson séché ou les mollusques). On assistait à des scènes pour le moins cocasses. Les disputes étaient fréquentes et le langage fleuri.

Je suis rappelée à la réalité par les sanglots de la métisse.

– Nabou dé na! (Nabou est morte!)

C’était qui encore cette Nabou? Je me cache derrière une quinte de toux bienvenue. 

  • Tu te souviens de Nabou? Elle venait me rendre visite souvent l’année dernière ?
  • Oui, je vois qui c’est. Elle était malade?
  • Non
  • Accident?
  • Non. En fait…

Elle recommence à sangloter. J’en ai marre. J’ai chaud, j’ai froid, j’ai mal.  Enfin je ne sais plus. Je ne poserai plus d’autres questions. Si elle a envie de parler, elle parlera, sinon, elle peut pleurer si ça lui fait du bien. Je me suis assoupie avec le bruit du ventilateur, ceux du marché et les sanglots de la métisse. Monocorde. 

—–***——

Mon téléphone sonne, le numéro de Die. Il est 4h30 du matin. Je ne travaille pas ces jours-ci, je sors d’une vilaine grippe. Je décroche en souriant déjà. La connaissant, elle était capable de m’embarquer dans un plan bête. Die est la joie de vivre faite femme.

  • Die, xam! Damay nelaw! (Die, tu m’emmerdes! Je dors!)
  • (Au bout du fil, une voix en panique) Die mo wax ma wo la, mi ngi ni urgences hôpital Principal (Die m’a demandé de vous appeler, elle est aux urgences de l’hôpital Principal). 
  • Paas ma ko! (passez la moi!) Lu xew? Mba jàmm? Ana mu? (Que s’est il passé? Tout ça bien? Où est elle?)
  • Mënu ma la ko paas de duggël na ñu ko bloc. Almadies laa ko jële. (Je ne peux pas vous la passer, elle est au bloc opératoire. Je l’ai trouvée aux Almadies)
  • Ana Issa? (Ou est Issa?)
  • Soxna si xamu ma Issa, ki dama ko fekk ci mbedd bi rek (Je ne sais pas qui est Issa. Je l’ai juste trouvée dans la rue)
  • Ma ngi ñëw, xaar ma (j’arrive, attendez moi)

Je me prépare pendant que je suis au téléphone. 

Die est une de « mes filles ». Fraîchement entrée dans le métier, je lui sers de mentor. Elle m’avait appelée en partant à son rendez-vous. Me confiant juste qu’elle avait rencontré un nouveau gars, bu yor ba liw. Un de ses amis l’avait mise sur le coup. 

Die fréquentait des gars sans aucun travail connu mais qui brassaient des sommes folles et connaissaient tout Dakar. Leur métier était celui de rabatteur. Ils avaient un portefeuille de gens riches et/ou célèbres qu’ils mettaient en rapport avec des « filles ». 

Il y en avait pour tous les goûts. Du fétichiste au sado… Du candauliste au voyeur… du dominateur au soumis… De l’efféminé à l’adepte de bondage. Tous ou presque avaient une chose en commun, ils ne pouvaient avouer leurs fantasmes à leur conjointe ou conjoint. Oui, nous avions aussi des femmes pour clientes. 

Je démarrais ma voiture et me dirigeait vers l’hôpital. N’était elle pas morte? N’était ce pas un piège? Il paraît que Thierry me cherchait encore partout dans la ville. Ne devrai-je pas rebrousser chemin? Je ne peux pas faire ça à Die.

Je me garais devant les urgences et me renseignais à la réception, tout en composant son numéro . 

  • salamalekoum, Soxna si… (bonjour madame)
  • Malekoumsalam (bonjour)
  • Da ñu fi indi urgence sama benn rak, Diewo Ndiaye (on a amené ici une de mes petites sœurs, Diewo Ndiaye)

(J’entends une voix au téléphone) 

  • allô
  • Wa, allô, egsi naa, fo nek? Ma ngi ni ci accueil bi (je suis arrivée, tu es où? Je suis à l’accueil)

Je renchaine avec la dame

  • Soxna si! (Madame!)
  • Baal ma de, fi benn jigeen ñëwu fi teyy, à part caga bi ñu lañset kanam gi (Désolée, aucune femme n’a été admise ici aujourd’hui, mis à part une prostituée au visage tailladé par une lame)
  • Lañset kanam gi!

Je suis tombée sur le sol. Die à la noirceur d’ébène, Die à l’ovale parfait du visage, Die avec ses grands yeux en amande. Die et son sakara yàlla (diastème). Die et ses dents immaculées. Cela faisait très longtemps que je n’avais pas vu une femme aussi belle que Die. Die et son sourire. Mon dieu! Que lui ont ils fait?

  • Soxna si, Die ngay seet ? Man maa la wo téléphone (madame, vous venez pour Die? C’est moi qui vous ai appelée)
  • Ana mu? (Pleurs et sanglots) yobbu ma ci moom (où est elle? Je veux la voir)
  • On ne peut pas aller la voir. Elle est au bloc.
  • Wa mais comment c’est possible? Que s’est il passé ?

Je sanglote dans les bras d’une parfaite inconnue, qui à son tour me console tout en larmes. Et elle commence à parler.

Je suis médecin, j’ai été appelée pour l’accouchement d’une de mes patientes. En arrivant à hauteur de ma voiture, j’ai vu quelqu’un qui y était adossée ne bougeant plus. J’ai d’abord cru qu’elle était ivre. Dans le quartier où je vis, les heures de sortie ou d’entrée de boîte de nuit ne sont pas belles à voir. J’ai pris peur, heureusement que le gardien m’accompagnait. Il s’est approché d’elle, et lui a poussé Le Bras avec le bâton qu’il tenait à la main. Elle s’est écroulée et nous avons vu son visage tailladé et le sang sur ses vêtements. Avec l’aide du gardien, nous l’avons transportée à l’hôpital. Quand elle a repris connaissance, elle m’a demandée de vous joindre. Voilà son téléphone et son sac à main. Il y a beaucoup d’argent dedans.

Je dois y aller, je repasserai demain vous voir.

Elle enregistre mon numéro de téléphone et s’éloigne. Elle a tenu sa promesse. Revenant chaque jour voir Die, pendant le mois que nous y avons passé.

Au bout de quelques jours, Die a été transférée en chambre. Les bandages sur son visage ne la quittant plus. Elle était aussi suivie par un psy, j’avais fait la requête à l’hôpital. Il l’à préparée autant que faire se pouvait au choc que lui ferait la vue de son nouveau visage. Sauf que personne ne pouvait être préparé à ce que nous allions découvrir. Les taillades étaient tellement profondes et horribles que les chirurgiens de garde avaient priorité l’efficacité sur l’esthétique de leur travail. Die ne pourrait plus jamais sortir dans la rue sans un voile sur le visage. Plus jamais. Elle est entrée dans un mutisme complet à la vue de son visage.

Elle se suicidera six mois après son retour à Saint-Louis… préférant en finir à tout jamais. J’ai appris sa disparition le jour même. Je ne suis pas allée à son enterrement. Die était déjà morte depuis ce fameux soir…

J’ai appris à la radio, par le plus grand hasard ce qui s’était passé. À l’époque, nous n’avions pas porté plainte. Qui se soucierait de ce qui pouvait arriver à une pute dans l’exercice de ses fonctions.

Une autre fille avait été trouvée le visage tailladé. Par chance pour elle, son père avait osé porter plainte. Elle n’était pas une fille de joie, elle. Juste la fille d’un riche homme d’affaires qui voulait avoir quelques sensations fortes en vivant sur le fil.

L’homme sur lequel elle est tombée, le même que Die, prenait plaisir à taillader ses partenaires pendant les ébats. La vue du sang l’excitait. 

Les tractations secrètes pour régler à l’amiable ont échoué lamentablement. Il faut dire que si tout ce que vous possédez est de l’argent et que celui-ci vous donnât une immunité complète, le jour où vous tombez sur quelqu’un qui en a autant, sinon plus, vous vous retrouvez les fesses à l’air. Et c’est ce qui était arrivé à notre golden boy. 

Le procès fût « sanglant ». Sa condamnation, et les débats soulevés sont restés dans les annales.

Mais comme tout dans ce pays… 

Il a été évacué au pavillon spécial de l’hôpital le Dantec, après une année d’incarcération. Il souffrait semble-t-il de problèmes cardiaques, il a obtenu une liberté provisoire et est officiellement aller se soigner outre Atlantique. Die est morte, l’autre est défigurée à vie. À part cela tout va très bien… 

 

—–***——

Je suis tirée du sommeil par le silence dans la chambre. L’électricité était partie. La métisse aussi… Wa lu ray Nabou sax? (Comment Nabou est-elle morte?)

 

Si vous n’avez pas lu les deux premières parties, c’est par ici:

Partie 1

Partie 2

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code

D’AUTRES PETITS RIENS…

Destins froissés

Destins froissés Il y'a des jours comme ça où brûler le feu est meilleur.Éviter le statique destin dans ces yeux de vivants aux arrêts. Parce que, pour beaucoup, ce n'est pas rose. Comme une vie à l'arrêt. Au rouge.S'arrêter pour ne presque plus repartir.Les rêves ?Il...

L’envol du Xalam 2

C'est l'histoire d'une bande de potes, qui a inventé sa propre musique. Préférant renoncer à la facilité, vivre dans le dénuement pour revenir encore plus fort. Le Xalam 2. https://soundcloud.com/dukokalam/lenvol-du-xalam-2/s-O2X112nTjST

6 ans dans nos vies

Je n’aime pas le mois de juillet, je crois que c’est un sujet que je n’ai jamais réellement abordé. Je ne l’ai, en vrai, jamais assumé. Avec toujours cette peur que l’énoncer le rende réel. Vous connaissez certainement ce sentiment, qu’on pourrait aussi appeler...

Suivez nous sur: