Chronique des petites violences ordinaires

par | 17 Juil, 2017 | Nouvelles | 6 commentaires

 

Astou est mariée avec Laye depuis 30 ans. Depuis 30 ans qu’ils vivent sous le même toit, toutes leurs discussions tournent autour de:
Astou: « – Que souhaites-tu manger aujourd’hui?
– Agn nga ba sour (As tu apprécié le déjeuner)?
– Reer nga ba sour (As tu apprécié le diner)?
– Fatté wou lo dépense bi (N’as tu pas oublié de laisser l’argent de la dépense)?
– Ndeye Fatou a lancé une nouvelle tontine, faut que j’y participe,
– Laye n’est pas au courant que je viens de récupérer un million de ma dernière tontine, je pourrai defar ba mou baakh».Laye n’a jamais un regard pour Astou, une nouvelle tenue, une nouvelle coiffure, une nouvelle odeur d’encens, de ce thiouraye acheté si cher sur l’argent gagné sur cette fameuse tontine. Et que dire donc de cette nouvelle nuisette, malgré toutes ces années, … Laye ne la voit même plus, jamais un compliment ne vient de la part de Laye, emmuré dans ses pensées, Astou n’en peut plus de pleurer, elle s’est plaint auprès de Laye de toutes les manières possibles.
Elle a attendu la nuit comme le lui a conseillé sa meilleure amie. Après un bon repas suivi d’un bon thé, elle a embaumé la pièce, a donné son bain à son mari et attendu qu’il soit satisfait d’elle pour lui parler, ça n’a rien changé. Elle est allé se plaindre auprès de ses parents et de ceux de Laye, toujours rien, elle en a parlé ak les amis de ce dernier, ils l’ont rassuré en disant que c’est elle qu’il aimait, rien n’a changé. Aujourd’hui Astou est résignée, son bonheur viendra de ses enfants. Astou a appris que toutes les femmes sont logées à la même enseigne, que celles qui voulaient djour doom you baakh devaient se plier et accepter en attendant que leurs enfants grandissent et prennent leur revanche. “- Vivement que Ousseynou réussisse dans la lutte, l’école ne rapporte rien, khana guissoul li may dathie si keur gui»
D’aussi loin que Laye se souvienne, les seuls échanges qu’il a eu ak Astou tournent autour de repas, de dépense quotidienne. Jamais Astou ne s’est intéressée à lui, à ses peines et à ses peurs, aux difficultés qu’il rencontre à les prendre à charge. Au poids que font peser ses propres parents sur ses épaules. Au salaire de misère derrière lequel il court tous les mois. Sa maison n’est même plus un havre de paix, contrairement aux premiers jours de leur vie commune. Les rares moments intimes qu’ils ont sont immanquablement gâchés par les récriminations de Astou. Elle se plaint tout le temps de tout, s’il en faisait autant, ils ne s’en sortiraient pas il a autant de soucis qu’elle, sinon plus.
Jamais Astou ne pense compléter la dépense qu’il lui donne, jamais elle ne pense à lui dire « merci, je reconnais les efforts que tu fournis pour nous.» Il ne se souvient même plus de la dernière fois où il a pu s’offrir un boubou, et pourtant Astou se fait faire une nouvelle tenue tous les mois. A défaut de lui faire un cadeau, elle pourrait au moins acheter un pantalon ou une robe pour les enfants de temps à autre. Mais non… « – Si Awa passe sa licence d’anglais, elle pourra enfin trouver un travail stable pour prendre le relai, je n’en peux plus.»

Laye a appris que tous les hommes souffrent de ne pas avoir de partenaire de vie, qu’ils vivent tous à côté de femmes qui ne font aucun cas des difficultés dans lesquelles ils se débattent tous les jours pour leur assurer une vie décente…

 
 
Ousseynou a grandi et jamais il n’a vu ses parents échanger un geste tendre, jamais il n’a vu le visage de sa mère s’éclairer quand son père rentrait à la maison. Aujourd’hui à 20 ans, la seule rengaine qu’il entend « lou la téré def na sa ay moroom». Ce qu’ils oublient c’est qu’ils ne lui ont donné aucun moyen de faire comme ses moroom, ni éducation, ni métier, ensevelis qu’ils étaientdans leur propres soucis. Ousseynou a commencé à s’entrainer pour devenir lutteur, il a sa licence maintenant comme les X mille jeunes avant lui (ils étaient 3029 en 2011). Il retrouve certains d’eux tous les soirs au bord de la plage pour une séance d’entrainement. Il continue de croire dur comme fer qu’un jour dans pas très longtemps il pourra être comme le fils de l’autre là, rouler dans une très belle voiture, avoir plusieurs femmes, et surtout essuyer les larmes de sa mère. Les années passent son rêve ne se concrétise toujours pas, de déception en déception, sans diplôme, sans métier, il a commencé à dormir plus que de raison, à veiller toute la nuit et à avoir de mauvaises fréquentations…
Ousseynou a appris que ce monde n’était pas juste, que seule la loi du plus fort permettait de subsister, que ce à quoi tu aspires à toi d’aller le chercher, la fin justifie toujours les moyens…
Awa a 29 ans, elle est en licence d’anglais depuis près de 3 ans maintenant. Entre les grèves et les redoublements. Cette année universitaire dure depuis 2 ans, Awa n’en peut plus, les aller-retour lui coutent cher. Et son père n’arrive plus à subvenir à ses besoins, bizarre maintenant qu’il prend de l’âge il s’intéresse à son avenir, jamais il n’avait eu pour elle une parole d’encouragement pendant son cursus scolaire, jamais il n’a acheté de cahier ou de livre.
Remarque, elle n’a jamais eu réellement les moyens d’aller à l’école, il lui a fallu beaucoup d’obstination pour en arriver là… Mais pour quel avenir

6 Commentaires

  1. Avatar

    Les maux de la société sénégalaise

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    • Jeela F.

      Maux que nous continuons d’accepter de subir…

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  2. Avatar

    Vive le dialogue et l’ouverture d’esprit….

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    • Jeela F.

      Youpiiii!!!

      Réponse
  3. Avatar

    la communication fait défaut dans les couples, et pourtant si capitale….

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  4. Avatar

    très beau

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