Chronique des petites violences ordinaires (6)

par | 27 Juin, 2019 | Nouvelles | 0 commentaires

TOUTE UNE VIE…

  • Allô maman!
  • (Je me lève d’un bond de ma natte de prière) Waxal gaaw!
  • Am naa ! (En criant)
  • Alhamdoulillah ! ( et je commence à pleurer)
  • Ma, da ngay jooy ? (Ma, tu pleures?)
  • Dedet (en hoquetant) – (Non)
  • (Éclats de rire) ay Ma, ku la bayyi? (Ma, toi aussi) Wa j’arrive!

Je plie ma natte en quatrième vitesse et sors de la chambre.

  • Assane, Assane, Assane, fo nekk?
  • Mba jàmm? (Tout va bien?)
  • (Trépignant) Astou a eu son bac!
  • (Flegmatique) Il y avait une possibilité qu’elle ne l’ait pas?

Semaine intense, je cours dans tous les sens, je suis dans les derniers préparatifs pour le départ de petite dernière. C’est comme si c’était la première fois qu’un de mes enfants quittait le nid. (Je souris). Lorsque que Makhtar, l’aîné est parti j’ai pleuré pendant des jours. C’est au tour de Astou et c’est pire. Vais-je m’y faire un jour. Je sais qu’elle ira s’installer chez Moustapha, qu’il s’occupera bien d’elle. C’est le plus protecteur des trois. Rien n’y fait, j’ai un poids énorme que je traîne. Même si son départ sera pour moi le début d’une nouvelle vie.

(A l’aéroport)

  • Tu vas me manquer maman.
  • Tu vas me manquer aussi sama caat bi.
  • Tu me promets, tu restes forte
  • (Sourire) tu crois que tu es assez grande pour me tenir ce discours? Demal laa wax. Jang mo la yobbu santu ma la leneen. (Va t en maintenant. N’oublie pas que tu y vas pour étudier et pas autre chose)
  • Je suis sérieuse, maman!
  • Moi aussi
  • Je t’aime
  • Je t’aime aussi.
  • (Elle entre dans l’aéroport en se retournant de temps en temps pour voir si je suis encore là.) (je murmure) je serai toujours là mon bébé, aussi longtemps que Dieu me le permettra

Je reste encore debout jusqu’à la perdre de vue. Je regagne ma voiture, plus déterminée que jamais.

À 55 ans, je pourrai enfin prendre ma vie en main.

Elle entre dans mon bureau, grande, élégante, encore incroyablement belle. Tout en elle respire l’aisance. Elle doit avoir une vie réussie. Elle porte une belle robe toute simple à la coupe magnifique. Sur sa tête un élégant musoor, attaché façon négligé. Ce genre de négligé totalement recherché. Elle sent incroyablement bon, sans aucune agression pour mes narines. Que peut faire une telle femme dans mon bureau, où les dossiers s’empilent les uns sur les autres, chacun d’entre eux renfermant une histoire plus glauque que la précédentes. Ces jours-ci je me sens particulièrement las. De toutes ces histoires qui ont pour la majeure partie le même fi conducteur. Tout ceci me traverse l’esprit avant même qu’elle m’ait dit bonjour.

  • Bonjour Monsieur, je peux?
  • Oui, bien sûr madame, entrez
  • (Elle s’avance, arrivé près de la chaise et reste debout)
  • Asseyez-vous madame
  • Merci beaucoup (en tirant la chaise et s’installant. Elle place son sac à ses pieds et y glisse téléphone et clé de voiture)
  • Que puis-je faire pour vous?
  • Je souhaite déposer pour un divorce.
  • (Je me compose une attitude décontractée que je ne ressens pas. A quoi je m’attendais d’ailleurs, toutes les personnes qui entrent ici, veulent soit divorcer soit envoyer un signal à leur conjoint…)
  • J’ai déjà les documents avec moi. Je veux que le divorce se fasse le plus rapidement possible. Je n’ai besoin de rien.
  • D’accord, vous pourrez dire tout cela au juge, je peux voir les documents
  • (Tirant un dossier de son sac) voici le certificat de mariage, ma pièce d’identité et une copie, les copies littérales d’acte de naissance des enfants, je n’ai pas sa pièce d’identité par contre
  • Les copies littérales suffiront. (Vérifiant les documents). Votre numéro de téléphone?
  • 776…
  • Parfait, dans 48h vous saurez le nom du juge désigné. Vous devrez rencontrer son greffier pour une date.
  • Merci beaucoup. (Elle se levait pour sortir)

Ma rêverie fût de courte durée, un homme fit son entrée à sa suite

Je m’installe derrière le volant et respire un bon coup, le plus dur est fait.

Je devrai retourner au tribunal dans deux jours pour savoir qui est le juge désigné.

Une matinée perdue au tribunal, mais j’ai pu finalement obtenir cette précieuse convocation. Je vais devoir lui remettre la sienne. Cela ne va pas être une partie de plaisir.

Les dés sont jetés!

Je viens de finir ma prière de timis. Je me dirige vers sa chambre avec à la main la convocation. Je frappe à la porte.

  • ko kan la? (Qui est ce?)
  • (Comme si ça pouvait m’être quelqu’un d’autre, nous sommes seuls dans la maison) man la. (C’est moi)
  • Entre
  • (Je franchis le pas de la porte, cela doit faire dix ans au moins que je n’étais pas entrée dans cette pièce)
  • Mba jàmm?
  • Jàmm la du jàmm. Dama la soxla woon (je dois te parler)
  • Assis toi (me désignant le lit)
  • Astou a appelé, tout va bien
  • Et c’est toi qu’elle appelle
  • (Silence)
  • C’est pour cela que tu es venue me voir? Il a fallu que ta petite dernière s’en aille pour que tu te souviennes que tu as un mari
  • Loolu sax la la doon doyye (Je venais te voir à ce propos). Assane, je suis allée au tribunal pour déposer le divorce. Voici ta convocation.
  • Alhamdoulillah ! Enfin Dieu a accepté ma prière. Na nga fexe ba wax ni fase wu ma la. (Je ne t’ai pas répudiée.) Tu as décidé toi-même de partir
  • Baax na! Voici le papier
  • Pose le là-bas (désignant sa table de chevet)
  • (Je dépose le papier et sors comme j’étais entrée)

Je suis dans le couloir des divorces, c’est l’impression que ce couloir me donne, plein de couples qui ne se regardent pas. Des mots jetés au téléphone « daf ma indi tribunal », « man Kay na jeex rek », des regards qui ne se croisent pas. Une liste de divorces déjà prononcés, accrochée de travers. Une liste de noms sans âme. Les nôtres seront bientôt sur une feuille aussi. Mon téléphone sonne, c’est Astou.

  • Allô maman,
  • Oui ma chérie
  • Tu vas bien?
  • Oui, très bien.
  • Je ne sais pas pourquoi, mais j’arrête pas de penser à toi
  • Tu n’as plus d’argent?
  • Arrête maman, j’ai juste le cœur lourd. Tu es sûre que tu vas bien?
  • Je te promets ma chérie, je ne me suis pas sentie aussi bien depuis très très longtemps
  • Hummm… Tu es bizarre. Où est papa?
  • Tu es sûre que c’est cette question que tu veux me poser?
  • Laisse tomber. Je t’aime maman
  • Moi aussi ma chérie. Et tes cours?
  • Je n’ai pas encore commencé. J’ai finalisé mes inscriptions ce matin. Moustapha mi ngi ma taxaw ci fit
  • (Éclats de rire) c’est ton grand-frère
  • Tchiipp!!!
  • Je lui dirai
  • Tu ne lui diras rien de maman, fo wu ma de!
  • Wa d’accord
  • Je t’appelle ce soir
  • Astou fat nga ma! Je croyais être tranquille en t’envoyant au Canada, mais apparemment non. Tu ferais mieux de rentrer si tu dois m’appeler toutes les 30 secondes (j’aperçois Assane qui arrive et je lui tourne le dos instinctivement)
  • Je n’aime pas te savoir seule dans cette maison.
  • Astou!
  • D’accord, je me tais. Wa Je t’appelle ce soir.
  • Bisous ma chérie à ce soir.

Je raccroche avec un sourire et me retourne pour tomber sur lui. Il a un gros dossier sous le bras

  • c’est de quel côté ?
  • (Je lui désigne le couloir d’un mouvement de tête)

Le greffier énonce nos noms, j’ai l’impression que tous les regards convergent vers nous. Ce n’est d’ailleurs pas une impression. Nous sommes dévisagés.

Je me hâte pour entrer dans le bureau de juge. Assane me devance. Son gros dossier sous son bras

Ma porte est ouverte avec vigueur. Un monsieur s’avance vers moi déterminé me tend la main, la presse et s’installe sur une des chaises. Derrière, une femme le suit. Calme et sereine. Elle fait un pas en ma direction, me salue d’un bonjour et attend que je l’invite à s’asseoir.

Je lui désigne de la main une chaise, ouvre le dossier sur lequel est marqué leurs noms respectifs.

  • Bonjour madame X, monsieur X…
  • Bonjour. Bonjour
  • J’ai reçu votre demande de divorce madame.
  • Tout à fait M. le juge. Je veux divorcer le plus rapidement possible. Je ne demande rien. Nous avons notre dernier enfant qui vient d’entrer à la fac, s’il lui assure ses frais universitaire, c’est suffisant. Je peux m’occuper de ses autres frais.
  • Je comprends bien madame. Monsieur?
  • M. Le juge, si elle souhaite divorcer je ne la retiens pas, je ne paierai aucun frais pour les enfants. Elle est riche et peut les prendre en charge. Je n’en ai pas les moyens. Je n’ai été que simple salarié toute ma vie. J’ai par dévers moi toutes les preuves nécessaires pour montrer la différence entre nos revenus. Regardez!
  • Une minute s’il vous plaît. D’accord? Vous êtes mariés depuis combien de temps ?
  • 33 ans, monsieur le juge.
  • Vous avez combien d’enfants ? (En parcourant les documents)
  • 3. Tous majeurs
  • D’accord.
  • Madame, vous avez quelque chose à préciser ?
  • Non rien,
  • Madame, pourquoi souhaitez vous divorcer après autant d’années de mariage?
  • Parce que j’aurai dû le faire il y a 30 ans déjà, je m’étais fait la promesse de rester tant que les enfants étaient encore jeunes. C’est ce que j’ai fait.
  • Tu aurais dû t’en aller plus tôt. Tu as pourri mon existence.
  • Monsieur…
  • Maintenant les enfants sont partis. Il n’y a plus de raison que je reste
  • Pourquoi dites vous cela? Je vois que vous avez un enfant de 18 ans.
  • Il arrive dans la vie que nous prenions une vessie pour une lanterne c’est ce qui a amené notre cadette au monde. Ce n’est plus jamais arrivé.
  • Que voulez-vous dire?
  • Nous sommes en séparation de corps depuis la naissance de notre cadette
  • Vous me dites que vous êtes en séparation de corps depuis… (cherchant la copie d’acte de naissance)
  • 18 ans monsieur le juge…
  • (Je reste une seconde comme pétrifié. Pendant ce temps le mari bouge sur sa chaise voulant prendre la parole. Je la lui refuse pour le moment) Comment cela?
  • Mon mari considère que c’est pour lui le moyen de m’éduquer.
  • Monsieur?
  • Monsieur le juge, j’ai épousé une femme vile et mesquine, je ne suis moi même resté dans ce ménage que pour mes enfants. Il n’était pas question pour moi de les laisser entre les mains de cette femme pour qu’elle les éduque. Elle leur aurait transmis des contre-valeurs. Comment pouvez-vous expliquer qu’elle ait tout cet argent. Regardez vous même et jamais au plus grand jamais elle n’a voulu participer aux charges de la maison. Hein? Ma mère est tombée malade à une période difficile de ma vie, je lui ai emprunté de l’argent elle a refusé. Les époux se doivent assistance. Man Soxla wu ma alal am, mais il y a un minimum. Elle n’a jamais été d’un quelconque appui de quelque nature que ce soit. Je me suis marié sous le régime de la monogamie à une époque où personne ne faisait cela. Gënul ay moromam. À chaque fois que madame n’était pas d’humeur, elle me faisait la grève. C’est moi qui payais sa bonne, alors que c’est son rôle à elle. Toutes les femmes prennent en charge leur domestique, la domestique fait le travail qu’elles devaient faire à la maison. Quand les enfants sont nés, elle a décidé de les amener à l’école maternelle, vu que c’était son choix c’était à elle de payer la scolarité. Nos problèmes ont commencé à cet instant. Elle en a fait tout un plat et à convoqué toute la famille. C’est là où je me suis rendue compte qu’elle ne me voulait pas de bien. À part xawwi sama sutura. J’ai commencé à faire attention à elle. Et ma déception est allée grandissante. Cette femme est un monstre. Combien de fois je me suis retrouvé au fond du trou, jamais elle ne m’a aidé à m’en sortir… qu’attendait elle de moi? Que je meure ? Pendant ce temps, elle se construisait une villa après l’autre. Elle en a 4 toutes en location. J’ai les photos. (il fond en larmes).

Un silence s’installe dans la pièce, entrecoupé par les sanglots de l’homme. Je me sens mal à l’aise mais n’arrive surtout pas à comprendre la sérénité de la dame. Comment peut elle être aussi calme. Est elle ce monstre qu’il décrit ?

  • Madame, que souhaitez vous rajouter?
  • Rien. Je note qu’il ne veut pas prendre en charge notre dernière. Cela ne m’étonne pas. Je le ferai comme je l’ai toujours fait. Assane nous avons le choix de divorcer par consentement mutuel ou de divorcer autrement. Dans tous les cas on se séparera. Que décides tu?
  • Madame, cela ne se passe pas comme cela. Nous sommes dans une tentative de conciliation.
  • Monsieur le juge. Nous ne concilierons absolument rien. Il n’a qu’à choisir le type de divorce qu’il souhaite. Nous le ferons à la manière qu’il choisira. Assane?
  • Amiable.
  • (Se retournant vers moi) Monsieur le juge, vous avez notre réponse
  • Madame, vous n’avez rien à dire?
  • Absolument rien tant que nous sommes à l’amiable. Il reste le père de mes enfants et le seul homme que j’ai jamais connu.
  • Parfait c’est noté. Pour la suite cela se passera […] Je vous tiendrai au courant.

Ils sortent de mon bureau me laissant un goût amer dans la bouche. C’est la première fois que les détails d’une histoire m’intéresse sur un plan strictement personnel.

Je ne connaîtrai jamais la fin de cette histoire.

Ma vie a repris son cours ponctué par des divorces, délits et crimes en tout genre. J’effaçais peu à peu cette histoire de mon esprit. Ce dernier étant trop occupé par les journées de dix-huit heures et l’arrivée de mon premier bébé.

Deux ans plus tard…

Je vais rater mon vol. Audience interminable. Histoire abracadabrante. Qu’est ce qui se passe dans la tête des gens? Tu visites un pays étranger, te fais prendre en photo avec un homme immensément riche, rentre au Sénégal et déclare que vous êtes mariés. Tu réussis le tour de force d’obtenir un certificat de mariage en présence tâtant des témoins tout aussi fourbes que toi. Alors qu’en réalité tout ce qui t’intéressait c’était de pouvoir ruiner le gars. Je n’ai jamais eu aussi honte qu’aujourd’hui. Et du coup, pas eu le temps de repasser à la maison embrasser ma fille et ma femme. C’est fou comment ces petites choses poussent vite et chamboulent complètement une vie. J’ai confirmé ma présence à ce congrès à la dernière minute. Je ne sais pas si j’ai laissé assez d’argent à ma femme pour voir venir. J’aurai peut être dû lui laisser ma carte. Non ce n’est pas une bonne idée, je ferai comment à l’étranger ? Et si la petite tombe malade, je vais demander à Jo de passer les voir de temps à autre. Je ne l’infantilise pas un peu? Je crois, mais je préfère être sûr. Pourquoi il y a autant d’embouteillages sur le péage? Je vais rater ce vol. Nous ne sommes qu’à hauteur de la sortie 9. Eh merde! Ça ne roule pas. Toutes ces ambulances qui passent. Il doit y avoir un grave accident. La petite avait chopé un truc à la crèche il y a deux semaines. Comment des parents peuvent emmener leurs enfants malades à l’école au lieu de les garder chez eux. C’est normal que les crèches coûtent aussi chères ?

  • le chauffeur: la xawla wala xuwatta illa billah ! Accident bi doy na waar di
  • (J’avais relevé la tête en l’entendant s’exclamer. Sous mes yeux, 7 véhicules se sont encastrés les uns dans les autres. Un camion tombé en panne et resté sur la file de gauche en est la cause) Allahu akbar! Li moom doy na waar di!
  • Ndakaru mo yaqqu leegi! Ku jog jënd permis dawwal. Xolal ma taximan manquant bi moom, goorgorlu ba ñu tancc ko nii. Maxalla sereer bu dawwal wëtir sa dëk ba ba mokkal rek, ñu yebal ko Dakar jox ko auto. Nu muy mëne dawwal mba mu xam code?
  • Sëriñ bi det waay! Li nga wax dara raffet u ci
  • Mba‘ du sereer nga?
  • Wallay du ma sereer sax, dama xam ni rek c’est quand même un discours très stigmatisant
  • Luy loolu?
  • Kenn du jël xeet walla ngëm-ngëmu nit di ko ko xase
  • (Il éclate de rire)Yeen daal jang mo leen sonnal. Nga baal ma de ci kaddu yi, wante sereer moom ray ko daggan na. Xamo ni man seen buur laa.

Il entre dans la zone « départs » de l’aéroport, toujours en riant. Je me sens d’un coup très petit, extrêmement petit. Je le paie et lance

  • Finalement, je ne vais pas le rater ce vol. Merci way sëriñ bi
  • Ño ko bokk! Dem ak jàmm, dikk ak jàmm
  • Jërëjëf

Je ne demande pas mon reste , encore mal à l’aise…

J’ai encore le temps de m’installer au business lounge après les formalités.

Mon regard croisé celui d’une dame qui esquisse un sourire à ma vue, j’ai l’impression de la connaître, je l’ai déjà vu quelque part. Un tailleur-pantalon en pagne tissé, les cheveux coupés courts, un sac à main à ses pieds, installée devant sa tablette. Ou ai-je pu déjà la rencontrer? Je vois tellement de monde. Son sourire me fait comprendre qu’elle m’a reconnu. Je souris aussi et essaie de me trouver une place. À cette heure l’endroit est bondé. Le seul endroit libre est juste derrière, j’arrive à sa hauteur en lui disant bonjour d’un signe de tête, pressé d’atteindre le siège avant un autre voyageur. Elle se lève et vient à ma rencontre. Au même moment, la voix annonce le prochain vol.

  • les passagers à destination de Nairobi par le vol Kenya Airways sont priés de se rendre en salle d’embarquement.

Elle me coupe le passage tout en rassemblant ses affaires:

  • Monsieur le juge, vous ne me reconnaissez pas?
  • J’avoue que non
  • Je suis madame X
  • (En un quart de seconde je la revois dans mon bureau ce fameux jour). Où avais-je la tête bien sûre que je vous reconnais. Comment allez-vous? Ça fait longtemps
  • Je vais très bien, comme vous pouvez le constater. C’est mon vol qui est annoncé, je vais devoir y aller. J’espère que l’on aura l’occasion de se rencontrer à nouveau.
  • Je l’espère aussi madame, j’avoue que j’ai repensé à votre histoire longtemps après. J’espère que j’aurai l’occasion de connaître un jour votre version des faits
  • (Elle sourit à nouveau) un jour peut être, je vais y aller. Mon fils se marie à Nairobi.

Pour la deuxième fois je me retrouve seul avec une liste de questions interminable…

Je me retourne une dernière fois en sortant du business lounge, le juge est perdu dans ses pensées, je m’avance vers la porte d’embarquement et remet mon boarding pass. Tout en avançant vers l’avion je repense à ce qui a changé à ma vie ses deux dernières années. Je reviens de loin…

C’est le jour de mon mariage, je connais Assane depuis l’université de Dakar. Nous avons tous les deux eu la chance, en ce temps, de faire une partie de nos études supérieures au Sénégal avant de nous retrouver tous deux en France. Nous sommes au début des années 80 en pays étranger et nous retrouvions très souvent chez des amis en commun. De fil en aiguille, nous avons commencé à sortir ensemble et ce mariage était juste un aboutissement logique. Je ne suis pas euphorique juste heureuse de pouvoir vivre avec l’homme que j’aime.

La cérémonie est sobre, nous sommes de jeunes fonctionnaires. Le logement de fonction qu’on avait attribué à Assane était composé d’une seule chambre, j’avais dû rendre le mien pour m’installer avec lui. Dès le début, nous nous étions mis d’accord pour partager les charges, les histoires de domination dans un couple ne nous effleuraient pas l’esprit, nous étions égaux. Jeune couple de rêve.

L’arrivée de notre fils aîné, nous a rapproché. Mais à aussi était le début de la fin, en ce temps, nous ne le savions pas encore. Nos parents ont débarqué, ça a d’abord été sa mère, complètement horrifiée par le fait qu’il participait aux teaches ménagères, il a dû me demander de lui permettre d’arrêter le temps de son séjour, j’ai compris et nous avons dû nous en accommoder. Ensuite ce fut au tour de ma mère, qui lui a reproché ouvertement de ne pas être en mesure de me prendre en charge totalement, quand elle s’est rendue compte que je cotisais tous les mois.

On a dû trouver un moyen diplomatique de la faire rentrer chez elle. Le mal était déjà fait, Assane a commencé à vouloir tout prendre en charge. Au début j’ai tenté de le raisonner mais finalement je me suis résignée. Notre deuxième fils est arrivé moins de deux ans plus tard. Il croulait sous les charges et refusait obstinément mon aide. Entre-temps, sa propre mère l’avait conforté dans l’idée que jamais je ne le respecterais si je participais aux dépenses.

C’était de mal en pis jusqu’au jour où il s’est vu refusé une promotion pendant que ma carrière faisait un réel bond. Je passais mon salaire du simple au triple. D’un appartement de fonction on m’a attribuée une villa. Je lui ai proposé de la rejoindre, il m’a fallu de longs mois de persuasion avant qu’il n’accepte. Après une énième dispute, il est venu me trouver pour me dire qu’à compter de ce jour et étant donné que je gagnais plus je n’avais qu’à prendre en charge à nouveau une partie des dépenses. Chose que je fis contre mon gré. Je n’ai apprécié que moyennement l’obligation.

La stabilité de notre foyer était inversement proportionnelle à ma réussite professionnelle.

Ça a commencé par la femme de ménage, il a demandé à ce qu’on en ait une deuxième qui s’occuperait des enfants comme j’étais incapable de rester deux mois entiers dans la maison pour m’occuper de mes enfants. J’ai accepté, je me sentais coupable. Et pourtant, il continuait de refuser de payer l’école maternelle des petits. J’ai fait un scandale mémorable pour l’école, qui n’a servi à absolument rien. Ma propre famille était d’accord que l’école maternelle ne servait à rien. Que je n’avais pas à demander à mon mari de jeter l’argent par la fenêtre.

Pour montrer sa bonne foi, il a alors accepté de payer une des deux femmes de ménage.

Et ce jour où il a décidé d’inscrire les enfants à l’école publique.

Et ce soir où revenant de l’aéroport, j’ai trouvé qu’un second compteur d’électricité et un compteur divisionnaire d’eau avaient été installés…

Et cette autre fois où…

Une main sur mon épaule interrompt le cours de mes pensées…

  • Madame, redressez le dossier de votre siège nous allons décoller

Je balaie ses souvenirs d’un revers de main. L’avion décolle pendant que je repense au juge… un jour peut être.

 

Way of life – Docta Wear ( expo Biti Biir – galerie le manège)

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