Chronique des petites violences ordinaires (5)

par | 17 Oct, 2018 | Nouvelles | 0 commentaires

Mon frère à qui tout réussit

« Ay way sama doom ji ! Ni nga ma bette ak xeweël yal na la ko yalla fay yiw. Doom ma ngi lay gërëm di la santt, mësoo ma sonnal si dara. Ëmb naa la ba wësin dara metti wu ma. Mëso ma tere nelaw guddi. Nii rek nga mën mel Diop ! Ma ngi lay ñaanal Diop, li nga def si man teyy du guleet ! xana da fa gën fort rek ! » (Ay way mon fils ! Qu’Allah te coure de bienfaits pour cette si belle suprise, Mon fils, je te bénis et te remercie pour tout. Tu ne m’as jamais fatiguée. Ni pendant que je portais dans mon ventre, ni pendant le travail menant à ta naissance. Tu ne m’as jamais fait faire de nuits blanches. Tu ne peux être autrement Diop !je prie pour toi Diop, ce n’est pas la première fois que tu me couvres de présents. Celui-ci est juste le plus important – pour tout musulman)

Je sors de ma chambre au moment où elle finit sa tirade assise au milieu de la véranda. A côté d’elle, l’enfant prodige, mon jeune frère ! Le seul et unique fils de ma mère. Celui qui transforme tout ce qu’il touche en or ! A croire que les fées de la réussite se sont baissés sur son berceau. 40 ans et plusieurs fois millionnaire, s’il n’est pas milliardaire. Chérif fait la une de tous les journaux et de toutes les revues parlant de business et d’économie. Le monde de la finance ne tarit pas d’éloge sur ses exploits. Ma mère non plus !

La vie de notre famille tourne autour de Chérif. Il ne se passe pas une semaine sans que l’un d’entre eux ne revienne à la maison avec un « xolal li ma Chérif mayy » (regarde ce que Chérif m’a offert) tonitruant. Le mois dernier, il a fini de refaire les appartements de mère dans la maison familiale. Chambre, salle de bain intérieure, salon privé, petite terrasse. Le sol de sa chambre ne sera plus jamais caché par le linoléum imitation carreaux…

Je m’arrête devant eux pour les saluer : « Yaay ! Ndiaye ! Mba jàmm nga fanaane ?  Chérif ! Diop !» (Yaay ! Ndiaye ! J’espère que tu as passé une bonne nuit ? Chérif ! Diop !)

Ma mère : «  Jàmm rek ! ak Mbegte ! Bu naqqadi woon sax, yalla soppil na ma ko baneex ! Chérif daf may yobbu Makka !! Bu doom yëp meloon ni moom, benn waajur du sonn si aduna. Ndiol gërëmël ma ko lu bare ! Li la wajur di ñaan yalla !!! Contaan na si sama doom ji. Sa kaw sa kanam rek. Taaw lo wu ma la de Chérif, wante mott nga taaw sëk ! » (Excellente ! Emplie de joie ! Et même si elle était mauvaise, Dieu vient de me la transformer en pur bonheur ! Chérif m’emmène à la Mecque. Si tous les enfants étaient comme lui, aucun parent ne souffrirait. Ndiol remercie le pour moi ! C’est tout ce dont rêve un parent ! Mon fils me comble ! Il ira encore plus loin. Tu n’es certes pas mon fils aîné Chérif, mais tu remplis ce rôle à la perfection).

Mon regard croise celui de mon frère, il s’empresse de détourner le sien. Je marmonne un remerciement tel que notre mère me le demande et continue mon chemin vers les toilettes.

Je suis l’aîné de la famille, le premier né de l’union entre mon père et ma mère. Mon père est décédé très tôt, nous laissant ma mère, mes frères et moi, seuls. Je venais d’avoir seize ans. L’héritage laissé a fondu comme neige au soleil. Quand les nombreux oncles et tantes, parents et grands-parents ont fini de puiser leur part, il ne restait plus grand-chose pour notre subsistance. Deux ans après sa mort, j’ai dû abandonner mes études pour aider ma mère à subvenir aux besoins de la famille. Livreur, caissier, vigile, coursier, gérant de boutique, conseiller client dans un centre d’appel, j’ai exercé tous les petits métiers à ma portée. Mes frères ont pu ainsi continuer leurs études avec plus ou moins de bonheur. Chérif était déjà une sorte de surdoué à cette époque. Il était né pour briller.

De plusieurs années son ainé, je l’avais toujours dans les pattes partout où que j’aille.

Une affection particulière nous liait. Je devais faire office de figure paternelle à ses yeux. Je n’en saurai jamais rien. Quand on rentrait plus tard que prévu ma mère le grondait toujours : « Chérif fo nekkoon ba heure bi ? Chérif bul ma toppal Ndiol mi, yow jang la la sant ! demal jangi ! Xiifulo ? Kaay ma may la nga reer » (Chérif où tu étais jusqu’à cette heure ? Chérif ne suis pas les traces de Ndiol. Brille dans les études, c’est tout ce que j’attends de toi. Va finir de réviser ! Tu n’as pas faim ? Viens j’ai quelque chose pour toi).
Elle le prenait par la main, et l’entrainait dans sa chambre, où elle avait toujours un encas pour lui. Je souriais toujours quand elle se livrait à cet exercice, les trouvant particulièrement attendrissant avant de comprendre qu’elle le pensait sincèrement.

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Quand il fût admis à X, j’ai dû faire un emprunt pour qu’il puisse partir, en plus de « teyyle » mon salaire auprès d’un des nombreux « prêteurs de compte » de ce pays. La première année fût particulièrement difficile. J’ai dû implorer mon superviseur pour un shift supplémentaire , il n’y avait de la place que sur les campagnes canadiennes (horaires décalés). Je dormais plus dans les transports que dans mon lit. Mère ne voulait pas que Chérif travaille en même temps que ses études. C’est vrai que cela ne devait pas être facile de réussir ses études tout en travaillant. De toutes les façons j’ai toujours travaillé pour eux tous. Un shift de plus ne me ferait pas plus de mal et c’était parti !

Il a réussi avec brio sa première année et son chemin était tout tracé. J’étais tellement fier de mon garçon. Il méritait le meilleur. Il est rentré au Sénégal 3 ans après la fin de ses études. Evidemment qu’il n’a eu aucun mal à trouver un travail, il démissionnait un an plus tard pour lancer sa propre société. Au bout de deux ans tout lui souriait !

Au fur et à mesure que l’un d’entre eux arrivait à acquérir son indépendance, le poids sur les épaules de ma mère se réduisait. Elle s’inquiétait moins. Je continuais quant à moi à trimer toujours autant pour la maison. Je me doutais bien que mes frères et sœurs donnaient leur part, mais jamais ma mère n’a jugé bon de me demander de diminuer l’argent que je lui ramenais tous les mois, pour penser enfin à moi. Je ne m’en suis jamais plaint, non plus. Ne m’en rendant pas compte en ces temps-là. Je crois que plus qu’autre chose, ma mère a toujours considéré ce que je faisais comme son dû. Cela n’allait pas plus loin.

Je ne savais pas si bien dire. Au moment où tout lui souriait, je finissais d’écumer les centres d’appel de Dakar. Entre les « tu n’es pas badgé avant ta première vente » qui pouvait te faire passer deux mois sans salaire, la fameuse « loi des 4 ans », les RH qui s’arrangeaient pour que ton heure ne soit pas payée dès 5 minutes de retard et les fins de campagne du jour au lendemain… J’étais à bout…

Je parlais à Chérif de mon désir de me poser un peu. J’étais au bout du rouleau. J’avais 38 ans et aucune perspective de carrière, j’avais besoin de me retrouver, de penser à moi un peu depuis la mort de papa. Quand je le lui ai dit, la seule réponse que j’ai reçue : « mais qui va s’occuper de la maison ? Là je viens de lancer ma boîte je n’ai aucune liquidité qui puisse me permettre de subvenir aux besoins de maman. Tu as pensé à elle avant de vouloir tout laisser tomber ». J’ai cru que j’allais mourir. Je suis sorti de cette entrevue complètement hébété, passant devant sa range Rover Evoque garée devant son bureau, je marchais vers l’arrêt du TATA le plus proche.

Qu’est ce qui lui est arrivé ? A quel moment, mon petit frère a laissé la place à cet homme qui m’est inconnu ?

Le soir même, ma mère me convoquait dans sa chambre pour la discussion la plus surréaliste de ma vie : «

  • Ndiol, na nga def ? (Ndiol, comment vas-tu ? – Ma ngi fi rek Yaay (Je vais bien Yaay)
  • Ndiol, man de Chérif mo ma woo sank, naan ma da nga jaar bureau’m (Ndiol, Chérif m’a appelée tout à l’heure pour me dire que tu étais passé à son bureau)
  • Ahan kay jaar na fa sank (Je suis passé le voir)
  • Ndiol, man daal jaxaal nga ma. Bureau du pour visite de courtoisie tamit. Xana loolu kay xam nga ko. Chérif dafa mujj perturber complètement. Neena ma naa waxtaan ak yow, parce que dafa mel ni temps yi ça va pas. Lu la jot ? (Ndiol, tu m’étonnes. Tu es quand même au courant, qu’on ne part pas rendre une visite de courtoisie à quelqu’un à son bureau. Chérif était complètement perturbé. Il me demande de te parler parce qu’il a l’impression que tu ne vas pas bien ces temps-ci. Qu’est-ce que tu as ?
  • Dara Yaay. (Rien Yaay)
  • Dara la kay, ndax li la tax dem ba foofu, di ko wax mu jël wallam ci kër gi dara, du neen. Mba du li nga daan def da nga ko doon leble ? (Comment ça rien ? Comment rien peut te faire prendre la peine d’aller jusqu’à son bureau pour lui dire que c’est maintenant à son tour de prendre la famille en charge. Si je comprends bien, ce que tu faisais dans la maison était à crédit ?)
  • Dedet Yaay ! (Non Yaay)
  • Hay !!!! Dedet Yaay, ahan kay Yaay ngay mel na mag bu nuy dapp di ñandd. Chérif dafa nekk si ay projets, muñal ko ba mu sotti. Bu sotti we mu fayy la, lepp lo fi deffoon. (Non yaay, Oui Yaay!!! C’est tout ce que tu sais dire! Chérif est occupé à faire aboutir ses projets. Tu devras prendre ton mal en patience le temps qui les fasse aboutir. Quand ce sera le cas, il te remboursera intégralement tout ce que tu as pu investir dans cette maison)
  • Yaay, waxu ma loolu de ! (Yaay ,ce n’est pas ce que j’ai dit !)
  • Ndiol, jogal abal ma, dama fogoon ni sa taxawayu baay nga fi taxawoon, ndekete da nga doon leble. (Ndiol, lève-toi et dégage de ma vue. Je me suis méprise sur ton compte. J’ai toujours cru que tu endossais le rôle de ton père dans cette maison alors qu’en réalité tu nous faisais crédit)
    »

Pour la deuxième fois de la journée, j’étais sonné, complètement. Qu’est-ce que j’ai raté ?

Plus rien n’a été pareil après cette journée. Chérif ne me regardait plus. Deux mois plus tard, en venant remettre à ma mère son argent du mois, je l’entendis me dire : « teyyel sa xaalis, soxla wu ma ko ! Ma ngi santt yàlla ba nga nekkul benn doom bi ma yalla mayy » (garde ton argent, je n’en ai pas besoin. Je remercie le Ciel de m’avoir donné la chance d’avoir d’autres enfants).

D’aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais eu autant mal. Je me suis enfermé dans ma chambre et j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Et m’en suis encore plus voulu après ndax goor du jooy ! Goor yalla dëg lu ko yàlla teg mu teggo ko !

Et pourtant pendant ce temps… Je ne comprends pas l’animosité dont fait montre mon frère envers moi, Ndiol a été pour moi comme un père. Depuis que les choses commencent à aller mieux pour moi, il me regarde de travers. Aurait-il préféré que je sois comme lui ? Ou alors que je sois sans revenu et qu’il continue à s’occuper de nous ? A un moment aussi faut s’arrêter. Rien de ce que je fais ne trouve grâce à ses yeux. Même le fait d’emmener notre mère à la Mecque cette année ne semble pas le réjouir. Sa réaction quand mère le lui a annoncé est pour le moins dédaigneuse. Ma mère n’a-t-elle pas raison de me dire qu’il est jaloux de ma bonne fortune. Je refuse de le croire même si tous les signes me le montrent…

Dakar, Abidjan, Conakry, Monrovia le 15/10/2018

 

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